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Gestion Forestière

Biomasse forestière mondiale : l'ESA publie la plus longue série satellite jamais produite

Mesurer combien de carbone est stocké dans les forêts du monde entier, année après année, reste l'un des problèmes non résolus de l'observation de la Terre. L'Agence spatiale européenne vient de publier la version 6.0 de son produit Biomass_cci, développé dans le cadre de son Climate Change Initiative (CCI), et la présente comme la plus longue série temporelle jamais produite sur la biomasse aérienne des forêts à l'échelle mondiale.

Une série construite sur quinze ans, dix millésimes

Le produit couvre les années 2007, 2010, puis chaque année de 2015 à 2022, soit dix millésimes de cartes globales de biomasse aérienne forestière (above-ground biomass, AGB). C'est cette continuité temporelle, plus que la précision d'une carte isolée, qui constitue l'apport principal de cette version 6.0 : elle permet pour la première fois de comparer un même territoire forestier à quinze ans d'écart avec une méthodologie cohérente, et donc de documenter des tendances plutôt qu'un simple état des lieux.

Les données sont diffusées à une résolution native de 100 mètres, avec des produits agrégés disponibles à 1, 10, 25 et 50 kilomètres pour les usages qui n'ont pas besoin du détail le plus fin.

Pourquoi la combinaison de capteurs radar est nécessaire

Le produit s'appuie, selon les années disponibles, sur trois sources radar : la mission Copernicus Sentinel-1, l'instrument ASAR du satellite Envisat, et les capteurs PALSAR des satellites japonais ALOS-1 et ALOS-2 de la JAXA. Ce choix du radar plutôt que de l'optique n'est pas anodin pour un produit censé couvrir des zones comme l'Amazonie, l'Afrique centrale ou l'Asie du Sud-Est : ce sont précisément les régions où la couverture nuageuse persistante limite le plus l'usage de l'imagerie optique, et où les estimations de biomasse sont historiquement les plus incertaines.

Le radar a toutefois sa propre limite physique, bien documentée en télédétection : le signal rétrodiffusé sature au-delà d'un certain niveau de biomasse, un seuil qui dépend de la longueur d'onde utilisée (plus bas en bande C, plus élevé en bande L comme sur ALOS-PALSAR). Au-delà de ce seuil, deux forêts très denses mais d'âges différents peuvent renvoyer un signal quasi identique, ce qui complique l'estimation dans les forêts tropicales matures les plus riches en carbone. C'est un des points de vigilance à garder en tête pour qui exploite ce type de produit : la précision de l'estimation n'est pas uniforme, elle se dégrade dans les stocks de biomasse les plus élevés.

Ce que ça change pour le suivi du carbone forestier

Pour la recherche sur le changement climatique, disposer d'une série cohérente sur quinze ans change la nature des questions qu'on peut poser aux données. Une carte isolée dit combien de carbone est stocké à un instant donné ; une série temporelle permet de documenter où les stocks augmentent, où ils diminuent, et à quel rythme, ce qui est directement utile pour le suivi des engagements climatiques nationaux (inventaires de gaz à effet de serre, mécanismes REDD+) et pour la recherche sur la dynamique du cycle du carbone forestier.

Ce que ça change pour un praticien en gestion des ressources forestières

Pour qui enseigne ou pratique la télédétection forestière, ce produit est un cas d'usage pédagogique complet : il illustre à la fois l'intérêt du radar pour percer la canopée dense, ses limites de saturation, et la valeur ajoutée d'une série temporelle homogène sur le long terme par rapport à une image unique. Le produit étant public, il se prête directement à un exercice pratique sous Google Earth Engine ou QGIS : extraire l'évolution de la biomasse sur une zone forestière donnée entre 2007 et 2022, et discuter les limites méthodologiques (résolution, saturation radar, changement de capteur en cours de série) avant d'en tirer une conclusion opérationnelle.

À suivre

Le produit Biomass_cci reste distinct de la mission satellite dédiée « Biomass » de l'ESA, un radar en bande P lancé en 2025 spécifiquement pour mesurer la biomasse forestière avec un signal moins sujet à la saturation. Les deux démarches sont complémentaires : l'une consolide un historique à partir de capteurs existants, l'autre prépare une nouvelle génération de mesures plus précises dans les forêts les plus denses. Reste à voir comment ces deux sources seront combinées dans les prochaines versions du produit CCI.