Six provinces marocaines en alerte maximale : ce que dit la carte européenne du risque incendie
Deux bulletins publiés la même semaine racontent la même histoire à deux échelles différentes. Le 11 septembre 2026, l'Agence Nationale des Eaux et Forêts (ANEF) a émis une alerte plaçant six provinces marocaines, Fahs-Anjra, Tanger-Assilah, Taounate, Taza, Essaouira et Taroudant, en risque d'incendie extrême jusqu'au 15 septembre. Au même moment, le bulletin hebdomadaire du Centre commun de recherche de la Commission européenne (JRC), qui couvre l'ensemble du bassin euro-méditerranéen, situe précisément le Rif et l'Atlas parmi les zones de danger extrême de la période du 10 au 16 septembre, aux côtés de la péninsule Ibérique, des Pyrénées, de la majeure partie de la France, des Balkans occidentaux, du sud de l'Italie et de la Sicile, et de l'est de la Turquie.
Cette coïncidence n'en est pas vraiment une : les deux systèmes s'appuient largement sur les mêmes familles de données satellite, mais à des échelles de gouvernance différentes, ce qui en fait un cas d'école pour comprendre comment s'articulent surveillance nationale et surveillance continentale du risque incendie.
Un bulletin marocain construit sur des cartes prédictives
L'alerte de l'ANEF pour la période du 11 au 15 septembre s'appuie, selon l'agence, sur des cartes prédictives combinant données scientifiques, climatiques et topographiques. Ce dispositif prolonge le système de prévision par intelligence artificielle explicable (xAI) que l'ANEF opère depuis 2021, déjà documenté sur ce site : un modèle qui croise historique des feux, relevés climatiques et imagerie satellite pour estimer, province par province, la probabilité de départ de feu, avec une précision annoncée entre 72 et 75%.
Le placement en alerte rouge de six provinces précises, plutôt qu'une alerte générale sur tout le territoire forestier, illustre l'intérêt opérationnel de ce type de modèle : il permet de concentrer les moyens de pré-positionnement (guetteurs, agents de la Protection civile, moyens aériens) sur les zones où le risque est statistiquement le plus élevé, plutôt que de les répartir uniformément.
EFFIS, la couche continentale derrière le bulletin du JRC
Le bulletin du JRC repose sur un système différent, l'European Forest Fire Information System (EFFIS), opéré par la Commission européenne dans le cadre du programme Copernicus. Contrairement au modèle prédictif marocain, EFFIS combine deux fonctions distinctes qui méritent d'être distinguées.
La première est la détection des feux actifs, fondée sur les données FIRMS (Fire Information for Resource Management System) de la NASA : le capteur MODIS, embarqué sur les satellites Terra et Aqua, repère les points du globe dont la température de surface se détache nettement de leur environnement. Cette information est mise à jour six fois par jour et intégrée à EFFIS dans les deux à trois heures suivant l'acquisition de l'image, ce qui en fait un outil d'alerte quasi temps réel plutôt qu'un outil de prévision.
La seconde fonction est la cartographie des surfaces brûlées, construite à partir des mêmes capteurs MODIS, avec une résolution qui permet de cartographier de façon fiable les feux d'environ 40 hectares ou plus. Depuis 2018, l'intégration de l'imagerie Sentinel-2, à résolution spatiale bien plus fine, a permis d'abaisser ce seuil de détection en dessous de 30 hectares, un gain important pour les régions où les feux restent le plus souvent de taille modeste avant intervention.
Le bulletin de danger hebdomadaire, celui qui place le Rif et l'Atlas en zone extrême, est un troisième produit distinct : il ne détecte pas des feux en cours mais projette un indice de danger météorologique (température, humidité, vent, sécheresse des combustibles) sur les jours à venir, un peu comme le fait le modèle marocain à l'échelle nationale, mais avec une méthodologie et une couverture géographique propres à l'Europe et à son voisinage.
Deux échelles, une même logique de risque
Ce qui rend ce rapprochement instructif n'est pas que les deux bulletins se recoupent une semaine donnée, mais qu'ils illustrent une même logique appliquée à deux échelles de gouvernance. Un système national comme celui de l'ANEF optimise l'allocation de moyens limités à l'échelle des provinces, avec un modèle entraîné spécifiquement sur l'historique des feux marocains. Un système continental comme EFFIS vise la comparabilité entre pays, avec une méthodologie unique appliquée du Portugal à la Turquie, y compris les pays voisins non membres de l'UE comme le Maroc.
Les deux approches partagent la même contrainte physique de fond : la végétation qui a bénéficié de précipitations abondantes en début d'année produit une biomasse combustible plus importante, qui se dessèche ensuite rapidement sous des températures supérieures aux normales de saison. C'est ce mécanisme, documenté aussi bien dans les bulletins de l'ANEF que dans l'analyse du JRC sur les feux qui ont déjà brûlé plus de 600 000 hectares dans l'Union européenne sur les huit premiers mois de 2026, bien au-delà de la moyenne des vingt dernières années.
Pour qui enseigne la gestion du risque incendie
Ce double bulletin de la même semaine offre un cas pratique directement exploitable en formation : comparer la structure d'un indice de danger météorologique prédictif (ANEF, EFFIS) à celle d'une détection de feu actif par température de surface (FIRMS/MODIS), puis discuter pourquoi aucune des deux ne remplace l'autre dans une chaîne de décision opérationnelle. La prévision oriente le pré-positionnement des moyens avant la saison à risque ; la détection quasi temps réel déclenche l'intervention une fois le feu déclaré. Un système de gestion du risque incendie complet a besoin des deux, à l'échelle nationale comme à l'échelle continentale.