GeoForest Academy
← Back to GeoActualités
Gestion Forestière

Biodiversité des forêts tropicales : ce que les satellites peuvent mesurer, et ce qui leur échappe encore

Mesurer la biodiversité d'une forêt tropicale à l'échelle d'un pays entier, puis comparer ce chiffre année après année pour vérifier qu'un objectif international est tenu : c'est exactement le défi que pose l'Accord de Kunming-Montréal, qui fixe à la communauté internationale l'objectif d'enrayer et d'inverser la perte de biodiversité d'ici 2030. Une revue publiée le 8 juillet 2026 dans Nature Reviews Biodiversity, menée par Jesús Aguirre-Gutiérrez (Environmental Change Institute d'Oxford et Imperial College London) avec Isamar Cortes et Yadvinder Malhi, fait le point sur ce que la télédétection peut réellement apporter à ce suivi, et où elle atteint ses limites.

Le problème que pose le Cadre mondial de la biodiversité

Le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal demande aux pays de mesurer et de rapporter l'état de leur biodiversité de façon cohérente, y compris dans des régions tropicales vastes et souvent difficiles d'accès. Les inventaires de terrain, exhaustifs mais coûteux et lents à répéter, ne peuvent pas couvrir seuls ce besoin de suivi régulier à grande échelle. C'est cet écart entre l'ambition de l'objectif et les moyens d'observation disponibles que la revue d'Aguirre-Gutiérrez et ses coauteurs prend comme point de départ, avec les forêts tropicales comme cas d'étude central.

Ce que la télédétection sait déjà bien capter

La revue s'appuie sur le cadre des Essential Biodiversity Variables (EBV), des indicateurs standardisés conçus pour synthétiser l'état et les changements de la biodiversité. Les auteurs montrent que des proxies d'EBV dérivés de l'observation satellite, multispectrale, thermique, hyperspectrale, radar, LiDAR et par fluorescence induite par la lumière solaire, captent déjà plusieurs facettes utiles de la dynamique des écosystèmes forestiers : structure de la canopée, biomasse, traits fonctionnels de la végétation, et fonctionnement global de l'écosystème. Combinés, ces indicateurs permettent de suivre comment une forêt résiste à une perturbation, s'en remet, ou s'adapte à un changement environnemental, ce qui est au cœur de la notion de résilience que la revue cherche à opérationnaliser pour le reporting international.

Ce qui reste hors de portée depuis l'orbite

La revue est tout aussi nette sur les limites de l'exercice. Plusieurs dimensions de la biodiversité continuent d'échapper à l'observation directe par satellite : le turnover d'espèces (le remplacement d'une communauté d'espèces par une autre dans le temps ou l'espace), l'histoire évolutive et la diversité génétique des populations. Les auteurs identifient trois contraintes structurelles qui limitent les EBV actuels : une dépendance à l'échelle d'observation, des biais liés à la façon dont chaque capteur perçoit la végétation, et une capacité encore restreinte à résoudre des processus biologiques et mécanistiques fins, en particulier tout ce qui touche à la réorganisation fonctionnelle des communautés après une perturbation. Un signal de structure de canopée ou de biomasse peut rester stable alors que la composition en espèces change profondément en dessous, un angle mort que seule une donnée de terrain peut combler.

Un gain mal réparti selon l'échelle

Cette tension entre promesse et limite se retrouve dans un autre travail de 2026, publié dans Environmental Research Letters par Torresani et ses coauteurs, qui passe en revue 29 études utilisant le LiDAR satellite GEDI pour la biodiversité forestière. Son constat rejoint celui de la revue d'Oxford : la plupart des analyses restent conduites à l'échelle locale ou régionale, et les évaluations globales sont encore limitées, faute notamment de validation in situ standardisée, de traitement explicite de l'incertitude, et d'analyses temporelles allant au-delà d'un instantané unique. Un capteur qui a fait ses preuves scientifiquement n'a donc pas encore été exploité à la hauteur de ce qu'exigerait un reporting mondial homogène.

Les pistes que la revue met en avant

Plutôt que de conclure à une impasse, les auteurs orientent vers trois leviers concrets : la fusion de données entre capteurs (par exemple croiser structure LiDAR, signature hyperspectrale et radar plutôt que s'appuyer sur une seule source), l'arrivée de missions satellitaires de nouvelle génération mieux adaptées à ces besoins, et surtout l'intégration systématique des observations de terrain plutôt que leur remplacement par la donnée spatiale. Le message central de la revue est que la télédétection transforme réellement l'observation de la biodiversité à grande échelle, mais qu'elle fonctionne comme un complément aux données de terrain, pas comme un substitut.

Ce que ça change pour qui enseigne le suivi de la biodiversité par télédétection

Pour un praticien ou un formateur en télédétection appliquée aux écosystèmes forestiers, cette revue offre un repère utile pour cadrer les attentes d'un projet de monitoring biodiversité : elle distingue clairement ce qu'un produit satellite peut raisonnablement promettre, structure, fonction, dynamique de perturbation, de ce qu'il ne peut pas encore livrer seul, composition en espèces, diversité génétique. C'est une distinction qui mérite d'être posée dès la conception d'un protocole de suivi, avant même le choix des capteurs, pour éviter d'attendre d'une image satellite une réponse qu'elle structurellement ne peut pas donner sans données de terrain associées.